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Je m'étais assise dans l'espace réservé aux femmes enceintes et aux vieillards. D'instinct. Il est vrai que mon ventre s'était plutôt arrondi. La vie ne poindrait pas pour autant, ce serait même radicalement le contraire. J'avais posé une main bienveillante sur mon estomac, une main rassurante et un petit sourire doux. On m'observait du coin de l'oeil, ou les jeunes filles désireuses de se laisser aller aux joies de la maternité, ou les vieilles ménauposées jalouses de mon sort. Je les laissais espérer. J'y allais plutôt fort : j'avais embarqué également un kilo de fraises du marché, espérant consolider mon statut de femme gourmande et comblée. J'entendais nettement le cliquetis, moi, de ma hauteur. Un vieux monsieur chauve et fripé, la tête légèrement penché vers l'avant, le corps engourdi par l'âge et la respiration haletante ne se préoccupait guère de ma présence sur le siège d'à côté. Il y avait même un enfant noyé dans la masse, dissimulé sous un pan du manteau de sa mère, qui elle, tout sourire faisait du gringue à un grand blond arborant un étrange piercing sur la peau du cou. A chaque station, on montait et descendait. Je savais qu'il ne restait pas beaucoup de temps. J'avais aproximativement calculé l'impact dans le trajet. Le petit garçon dans la jupe de sa mère me regardait fixement comme s'il savait. C'était réellement impossible, mais les enfants font parfois preuve d'un sixième sens qu'eux-mêmes ne saisissent pas. Le vieillard s'était endormi et ronflait à présent. On arrivait. L'alarme et la fermeture des portes provoquèrent une ruée magistrale sur le wagon. Une femme incroyablement stressée pesta quand elle se retrouva de l'autre côté de la vitre et que l'engin démarrait. "Une de moins" je me dis.
Quand l'explosion eut lieu, on passa du silence de mort aux cris de mourants. Le petit garçon ne pleurait pas, étrangement, devant le corps inanimé de sa maman. Le vieillard n'avait même pas eu le temps de se réveiller complètement avant de sombrer. Et moi j'apercevais les cadavres déchiquettés d'hommes et de femmes, d'innocents, mais déjà tellement coupables de ne rien respecter. Je m'élevais au-dessus de la scène, accompagnée des dizaines d'inconnus à qui je venais d'ôter la vie et qui ne pouvaient y croire.

# Posté le lundi 26 juin 2006 17:45

Modifié le lundi 26 juin 2006 18:02

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